J’avais préparé mon sac la veille mais il me restait quelques affaires à ranger avant de faire mes adieux à Emmanuel.

Comme à l’habitude, depuis que j’étais arrivé chez lui, il y a 5 jours, il dormait dans la salle à manger, allongé sur son matelas posé à même le sol. Je frappai à la porte puis entrai, je venais de le réveiller. Prêt à partir — mon gros sac à dos pesait de tout son poids sur mes hanches et mes épaules —, je baragouinai quelques mots en espagnol mélangés à de l’anglais pour lui annoncer que je quittai son appartement et la ville pour me rendre à Ushuaia. Nous n’avions pas vraiment les mêmes horaires de vie et je ne le vis pas la veille pour le lui annoncer. Il me parla de la Péninsule Valdes mais je lui répondis que j’y étais allé hier et qu’aujourd’hui, je partais en bus pour Ushuaia. Je le remerciai pour m’avoir accueilli avec tant de générosité. Encore un peu endormi, et allongé sur son matelas, s’appuyant sur son avant-bras droit, il s’assura que je n’avais pas oublié de remettre le jeu de clés qu’il m’avait donné puis me souhaita un bon voyage. Je refermai délicatement la porte de la salle à manger puis sorti de l’appartement. Je descendis deux volées d’escalier, croisai deux femmes occupées à discuter, puis deux autres volées d’escalier et sortis de l’immeuble. Comme souvent depuis que j’étais arrivé à Madryn, j’allai chercher un grand cappuccino à emporter et un sandwich jambon fromage et crudités à la boulangerie Valentina. Sur la route vers la gare autoroutière, j’allai recharger de quarante pesos ma carte prépayée dans un kiosko situé sur la place municipale. Il me fallait également une pile crayon pour alimenter mon casque à réduction de bruit mais il n’y en avait pas ici. Je dus me rendre chez un autre buraliste où je pus, à mon grand étonnement, l’acheté à l’unitié.

Il était dix heures trente lorsque j’arrivai devant la gare autoroutière. Plus que dix minutes avant le départ. Sur le quai, je ne vis pas mon bus. Je revérifiai l’horaire de départ sur mon ticket puis espérant qu’il ne soit pas parti avec un peu d’avance et que je ne m’étais pas trompé de terminal, je m’adressai à l’une des deux jeunes filles qui occupaient le kiosque d’information touristique dressé au milieu de la salle des pas perdus, pour lui demander si le bus partait bien d’ici. Ce qu’elle me confirma en espagnol. Elle rajouta ensuite que le bus était habituellement à l’heure et ne devrait dès lors plus tarder.

Le bus arriva néanmoins avec un peu de retard. Un jeune homme commençai à décharger les valises des voyageurs pour lesquels Puerto Madryn était la destination finale puis se mit à charger celles des clients qui quittaient la ville. Bien que son avant-bras droit fut remplacé par une prothèse qui était pratiquement entièrement recouverte par ses vêtements, il manipulait les bagages avec une facilité plutôt déconcertante, et ce même lorsqu’il s’était agi de porter mon sac de randonnée et ses quelques 17 kilos jusqu’à la soute qui se trouvait à un bon mètre cinquante du sol. Je me souvins alors qu’un autre bagagiste, rencontré plus tôt lors de mon voyage, avait également perdu tout son bras droit. En revanche, lui ne bénéficiait pas d’une prothèse: il utilisait son épaule comme levier. Déjà, j’avais été fasciné par l’agilité avec laquelle il chargeait et déchargeait sacs et valises. Chez nous, il n’y aurait probablement tout simplement pas eu de bagagiste et encore moins un bagagiste infirme. Le client aurait eu à placer lui-même son bagage dans la soute. Tout au mieux, un steward ou une hôtesse, jeune, sans handicap, aurait eu la tâche d’informer et de contrôler leur billet des clients.

Notre société consumériste, hyper “marketinisé”, à la recherche du rendement maximal, laisse peu de place sur le marché du travail aux personnes vivant avec un handicap physique ou mental; et en cela, elle me fait penser à ces fruits et légumes de nos supermarchés, calibrés, luisants, sans aspérité. Pourtant toutes ces irrégularités ne sont en rien irrégulières, c’est une déformation de notre esprit que de croire qu’un fruit ou un légume puisse répondre intrinsèquement à certains standards de perfection, qui plus est, les nôtres. Rien de cela est naturel. Ce qui l’est, c’est la diversité des tailles, des formes, des couleurs et cela est valable pour toute forme de vie végétale ou animale sur Terre. Je fus surpris de retrouver ici des métiers disparus de nos contrées depuis des décennies et qui pourtant, permettaient à de nombreuses personnes d’avoir un emploi. Notre manière de consommer a changé, elle est beaucoup moins solidaire. La plupart d’entre-nous allons faire nos courses dans des supermarchés, qui emploient le stricte minimum de personnes nécessaires à son fonctionnement, alors que nos parents et grands-parents avaient l’habitude de se rendre dans différents petits commerces, faisant vivre autant de personnes tout en assurant aux quartiers, des liens sociaux bien plus importants que celle créés par la présence de grandes surfaces.

Les sommations de l’accompagnateur du bus me fit quitter mes pensées, il me fallait embarquer sans plus tarder.

Le trajet s’annonçait long, très long: entre trente et trente-cinq heures de trajet, en fonction des aléas du voyage, avec une arrivée prévue vers cinq heures trente du matin à Rio Gallegos pour la correspondance avec le bus pour Ushuaia dont le départ est annoncé pour huit heures du matin.

Mais à neuf heures cinquante-cinq, nous étions toujours en gare. L’accompagnateur annonce alors que nous avons à attendre un autre bus sans que je puisse en comprendre les raisons. Une quinzaine de minutes passa et toujours pas de bus. Comme beaucoup de passagers, je descendis du véhicule. Le temps était splendide et je passai ce temps libre sur le quai de la gare autoroutière, à profiter des rayons chauds du soleil qui brillait au-dessus de la ville.

Près d’une heure s’était écoulée depuis qu’on nous eut informé de la nécessité de patienter et nous n’avions toujours pas pris le départ pour le sud.

Ce n’est que vers midi trente que le bus tant attendu arriva, près de deux heures après l’heure de départ prévue et sans que cela ne suscite la moindre émotion de mécontentement auprès des passagers. C’était pour le moins surprenant car les autocars sont habituellement d’une ponctualité rigoureuse. Aucun passager n’était à bord de l’autobus qui venait de se garer juste à côté du nôtre. Pourquoi avions-nous attendu près de deux heures un bus complètement vide ? Mais lorsque le personnel de la compagnie commença à transférer nos bagages d’un bus à l’autre, je compris aussitôt que ce serait ce nouveau véhicule qui nous mènerait à destination.

Le départ fut suivi de plusieurs arrêts consécutifs au cours desquels nous embarquâmes d’autres passagers, et d’un passage à la station essence. Ce n’est qu’alors qu’une collation fut servie. Plus tard, vers seize heures, on nous distribuait les fameux Alfajor, ces biscuits enrobés dans un glaçage de sucre ou de chocolat et fourrés de dulce de leche. Quelques minutes plus tôt, alors que je discutais avec mon ami Quentin de la piètre qualité de service des bus du sud de l’Argentine, comparativement à leurs homologues du nord, il me rétorqua qu’au moins on y servait souvent des “Alfajols”.

–  Un quoi ? — demandais-je.

Alors que je découvris l’existence de ce petit gâteau, mon ami s’étonna de mon ignorance gustative.

Je renchéris en arguant, sur le ton de la plaisanterie, que ce n’était pas ma faute si le service était à ce point mauvais que je n’eus même pas reçu un Alfajor. C’était évidemment sans savoir que j’en recevrai  quelques minutes plus tard mais aussi à d’autres étapes du voyage. Et effectivement, Quentin ne m’avait pas menti, c’était un véritable petit délice.

Les plaines jaunâtres semi-désertiques patagoniennes s’étendaient à perte de vue, invariablement depuis que nous avions quitté Puerto Madryn. Cette inlassable monotonie me plaisait. D’une planitude aux limites de la perfection, cette étendue avait quelque chose d’insolite, d’envoutante. Cela me fascinait de rouler des heures durant sans que le paysage ne se modifie ou de manière tellement ténue que les changements en étaient devenus imperceptibles à cette échelle. Traverser durant des dizaines d’heures ces étendues me rappelait les distances considérables que j’étais occupé à parcourir pour atteindre le bout du monde.

C’était le moment idéal pour regarder le film retraçant le périple d’Ernesto Che Guevara et son acolyte Alberto Granado avec leur vieille moto Norton 500 à travers l’Amérique latine. The Motocycle Diaries m’avait séduit lors de sa sortie en 2004, mais il prenait une toute autre saveur à présent que moi aussi j’entreprenais cette même aventure, poussant même encore plus loin le voyage vers le sud du continent. Une scène me marquai particulièrement: Ernesto et Alberto passaient la soirée avec un couple chilien qui avait fuit le régime anti-communiste du président Gabriel Gonzáles Videla en se réfugiant dans le désert d’Atacama. Autour d’un feu de camps, alors que le couple expliquait qu’ils étaient arrivés jusqu’ici pour fuir le régime mais aussi avec l’espoir de trouver un travail dans la mine de Chuquicatama, la jeune chilienne s’adressa à Ernesto:

–  Vous cherchez du travail ?

–  Non, on n’en cherche pas.

–  Alors pourquoi vous voyagez ?

–  On voyage pour voyager.

Cette réponse laissa le couple complètement perplexe.

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Ces même questions m’avaient été tellement souvent posées au cours de ces dernières semaines, avec chaque fois, des réactions qui furent sensiblement similaires. Et l’étonnement était encore plus grand lorsque je précisais que je voyageais pour une durée indéterminée. N’avais-je pas de boulot ? Comment pouvais-je financer un voyage si long ? Etais-je riche ?

Leur regard trahissait leurs nombreuses interrogations ainsi que leur désarroi face à quelque chose qui leur semblait inouï.

En cette période de crise profonde pour ces pays d’Amérique du sud, il leur était inconcevable de pouvoir prendre autant de jours de congé ou de ne pas travailler, et encore moins d’avoir les moyens financiers pour pouvoir partir aussi loin de leur pays durant autant de temps. Tout au plus, s’imaginaient-ils pouvoir visiter d’autres régions de leur propre pays voire éventuellement s’aventurer dans les localités frontalières des pays limitrophes au leur, mais les perspectives de voyages ne dépassaient généralement guère ces limites.

Pour ces raisons, j’évitais de dire que mon projet était de voyager aussi loin que je le pourrais avec en ligne de mire un tour du monde. Lorsque la question de mon itinéraire était abordée, je prétendais que mon voyage se limiterait à l’Amérique du Sud, tout au plus à l’Amérique latine.

C’est finalement vers sept heures trente que nous sommes arrivés à Rio Gallegos. Le retard au départ avait ceci de positif, il m’avait évité d’arriver dans cette ville aux petites heures du matin. À cinq heures, je me serai sûrement retrouvé dans l’impossibilité de m’abriter entre les murs de la gare autoroutière dont les portes closes m’auraient abandonné dans la nuit glaciale.

Lorsque je sorti de l’autocar, je fus immédiatement pétrifié par le froid qui régnait ici. Sur le mur, le thermomètre affichait -5° celsius et le vent qui soufflait violemment sur ma poitrine s’engouffrait sous mes vêtements. J’avais oublié ce que c’était que d’avoir froid. Je me précipitai dans le petit hall d’attente du terminal et allai récupérer ma grosse veste d’hiver que j’enfilai aussi rapidement que je pus.

Je n’osai pas imaginer ce que j’allais avoir à endurer à Ushuaia si j’étais déjà frigorifié ici.

Il me restait encore près de douze heures de trajet, une correspondance et deux frontières à passer lorsque nous partîmes vers huit heures et demi. Le paysage était rigoureusement identique à celui que j’avais déjà pu admirer durant les vingt heures précédentes. Une trentaine de minutes après notre départ, nous arrivâmes au poste frontière. Celui-ci avait la particularité d’accueillir dans une même bâtiment, leurs bureaux, littéralement situés côte-à-côte, les douaniers argentins et chiliens. Cette étroite collaboration simplifiait considérablement le passage frontalier. Peu après la sortie du bureau, le chauffeur de l’autobus nous attendais, près à reprendre la route.

Quelques kilomètres plus loin, le bus fit arrêt. Nous étions arrivés face au détroit de Magellan où nous avions à embarquer dans un traversier pour atteindre la Terre-de-Feu. Un navire arrivait. Lorsqu’il fut à proximité du rivage, le bateau abaissa sa rampe et la posa sur la route d’accès en béton qui plongeait dans l’eau. Sans jamais amarrer son ferry, jouant des propulseurs latéraux, le capitaine ajustait en permanence la position du bateau, que le vent, le courant et les vagues tentaient d’emporter dans leur course —,  afin de le maintenir continuellement en contact avec la zone d’embarcation. En outre, il adaptait continuellement l’inclinaison de la rampe d’accès en fonction du type de véhicule qui embarquait. Les véhicules débarquèrent rapidement les uns après les autres dans l’ordre indiqué par les injonctions de l’équipage en charge des manoeuvres d’embarquement et de débarquement. Ensuite, la chorégraphie reprit dans l’autre semble. Ce ballet était fascinant.

Crossing the Magellan Detroit (Time lapse) from Daniel Daplincourt on Vimeo.

Bien que nous étions parmi les premiers arrivés au port, nous eûmes à laisser 2 bateaux quitter le port avant de pouvoir embarquer à notre tour. Depuis le pont latéral, je regardai le phare rouge et blanc s’éloigner rapidement. La traversée ne dura qu’une trentaine de minutes. Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes à Rio Grande. Ici, la correspondance fut immédiate. Juste le temps de transférer nos bagages d’un bus à l’autre et nous étions repartis pour cinq heures. Les dernières heures qui me séparaient encore du bout du monde. Ces heures allaient être parmi les plus pénibles de mon voyages. Le bus était d’une telle vétusté qu’on l’aurait cru tout droit sorti d’Union Soviétique durant la guerre froide. Pas de chauffage, les joints autour des vitres étaient tellement endommagés qu’un vent glacial soufflait à l’intérieur du bus. Mes multiples couches de vêtement n’y changeait rien, j’étais frigorifié. Le calvaire dura trois heures. Mas lorsque le bus arriva sur les hauteurs d’Ushuaia dont les lumières brillaient dans la nuit, je me collai à la vitre les yeux ébahis et le corps soulagé d’être en enfin arrivé au bout de ce périple.