Après quatre heures et demi de bus, nous voilà arrivés ce mardi 08 mars dans la petite gare autoroutière de Paraty. Tout autour, les maisons sont défraîchies, la peinture des murs s’écaillent et arborent un blanc salit par le temps et la pollution atmosphérique. Sur le sol, d’immenses flaques d’eau recouvrent les pavés de la chaussée tant et si bien que les piétons ont du mal à se frayer un chemin; pourtant le ciel est dégagé tandis le soleil, pratiquement au zénith, nous assomme de ses rayons verticaux et rien ne laisserait penser qu’une pluie diluvienne ait pu s’abattre ici peu avant notre arrivée. Autant le dire, je ne débordais pas d’enthousiasme à la vue de ces premières images. Pourtant j’allais passer une semaine inoubliable dans la petite ville de pêcheurs à l’architecture coloniale.

L’auberge que j’avais réservée était des plus modestes. Située de l’autre côté de la rivière qui sépare le centre historique de la plage du Pontal, les espaces de vie commune était réduits à un sofa devant la réception et à une petite cour  coincée entre trois murs, les lits superposés s’entassaient dans les dortoirs comme des briques de Tetris, au point qu’il eu été possible d’humer sans effort les effluves podales de son voisin de chambrée… Bonheur !

On s’est installé rapidement avant de visiter le coeur de la ville. Contrairement à ce que j’avais pu voir aux abords de la gare autoroutière, le centre de Paraty avait été choyé. Les petites maisons au style colonial portugais étaient, pour la plupart, étincelantes de blancheur; les portes, les fenêtres et leur encadrement étaient mises en valeur par des couleurs vives ou contrastées. Le sol des rues était recouvert d’anciens blocs de pierre aux formes irrégulières, et plus ou moins bien agencés, au point qu’il était assez difficile de s’y déplacer, surtout dans l’obscurité, sans trébucher. Certaines rues étaient encore envahie d’eau, mais ici, c’était la marrée qui s’était retirée en laissant derrière elle des miroirs dans lesquels se reflétaient les bâtisses. Et puis surtout, la circulation automobile y était interdite : seuls les pas des touristes et le vrombissement des roues des charrettes des vendeurs de desserts ambulants résonnaient sur le sol de la petite ville de pécheurs.

Des restaurants, des petites boutiques d’objets artisanaux et quelques magnifiques églises, qui se concentrent dans quelques rues du centre et autour desquelles, l’essentiel de la vie touristique s’organise. Et c’est pour le moins très charmant !

Mariano avait une mission à accomplir à Paraty. Il devait y retrouver une amie, Romi. Elle avait quitté son boulot et son pays l’Argentine, pour partir 6 mois à l’aventure au Brésil. Elle était arrivé il y a quelques semaines dans cette petite ville et y avait trouvé quelques jobs temporaires. Aux dernières nouvelles, elle travaillait dans une auberge située, contrairement à ce que son nom indiquait, en marge du centre historique, le Paraty Central Hostel. L’auberge, un repère pour backpackers hippies, était située dans une de ces immenses maison caractéristique du quartier. La cuisine qui était plus grande que le dortoir de mon auberge, faisait face à une autre pièce encore plus grande qui réunissait à la fois la réception et à la salle à manger. Les murs étaient recouverts de fresques et de graffitis. Plus loin, au bout du couloir, on devinait les douches, d’autres dortoirs et la grande cour intérieure. Un des murs de la salle à manger sur lequel était peint « Jungle Reef » avait été transformé en un rayon de disquaire rétro: du tourne disque, à l’ampli, jusqu’aux gros baffles et à la collection de disques vinyles, tout y était, même l’odeur si particulière de la cellulose du bois et du papier en décomposition, mais pas de Romi. Le réceptionniste nous informa qu’elle travaillait également partiellement dans un bar dénommé Wagner, située à quelques rues de là. Après quelques égarements, nous avions finalement trouvé ce bar devant lequel nous étions passés sans l’apercevoir. A l’entrée, un grand homme, mince, à la peau noire comme le charbon, tout sourire, nous salue d’un « Boa note » avant de claquer la paume de sa main dans la mienne, suivi de son poing contre le mien en guise de bienvenue.

Au bar, dos à nous, elle était là, toute occupée à préparer des Caïpirinha. Dans son dos, Mariano commanda à haute voix deux Caïpi bien dosées. Elle se retourna aussitôt, hurla de surprise, fit le tour de son bar pour se jeter dans les bras de son ami. Elle sautillait de joie telle une enfant qui venait de voir son plus grand rêve se réaliser. Après quelques minutes d’exclamation de joie, Romi nous demanda ce que nous souhaitions boire et nous invita à prendre place sur la grande terrasse où se mélangeaient tables conventionnelles et tables de billard. Alors qu’elle préparait ma « Caiperinha de Maracuja », elle continuait à crier sa surprise derrière le bar. Cela nous fit beaucoup rire.

Elle passa quelques minutes avec nous, profitant que le bar fut encore vide — c’était le dernier à fermer, il accueillait alors, peu après minuit, tous les noctambules de la ville en quête de plus de divertissement. C’était le moment idéal que Mariano choisit pour lui offrir tous les cadeaux que ses amis lui avaient confiés et qu’il était chargé de lui remettre. Il y avait notamment un carnet de voyage truffé de petits mots écrits par ses amis, des photos de leurs meilleurs souvenirs en commun mais aussi d’elle, enfant avec sa famille. Ses yeux brillaient, regardant les photos qu’elle tenait entre ses mains, elle retenait difficilement ses larmes. Émue, elle levait de temps en temps la tête dans la direction de Mariano pour échanger quelques mots avec lui. Cela faisait des mois qu’elle avait quitté sa vie bien rangée et voilà, que surgit de nulle part, ses amis, lui rappelaient qu’elle était toujours là, qu’elle comptait toujours autant et qu’ils espéraient tous qu’elle jouissait pleinement de sa courageuse décision.

Les clients commencèrent à arriver et Romi dû reprendre du service. À chaque fois que l’un d’entre-eux passait le pas de la porte, il commençait par souhaitait la bonne soirée à l’assemblée avant de serrer la main à chacun des clients déjà présent. Ce fut pour le moins surprenant car le bar avait beau se remplir, chaque nouveau arrivant exécutait fidèlement ce même code de politesse. Avec Mariano, nous étions les premiers à être arrivés dans le bar, ce qui nous épargna d’avoir à entreprendre ce petit rituel tout en nous permettant de rencontrer, sans le moindre effort, l’ensemble des clients. On s’était fait pote avec pratiquement tout le monde et les Caïpirinha, préparées avec amour par Romi, s’enchaînèrent jusqu’à tard dans la nuit, autour des tables de billard.


Mercredi 09 mars.

Mais le lendemain, pas de grasse matinée, pas de temps à perdre, Mariano n’avait plus qu’une journée devant lui ! Nous prîmes alors un bus local pour nous rendre à Trinidade, un petit hameau de pêcheurs, à une heure de route de Paraty. « Entre o mar e a montanha », sur la plage, connue pour ses vagues qui, les unes derrières les autres, déferlent comme des rouleaux compresseurs sur le sable doré et font le bonheur des surfeurs, vient s’échouer la luxuriante végétation de la forêt tropicale humide qui semble se déverser depuis les collines avoisinantes.


Jeudi 10 mars

C’était bientôt l’heure du départ pour Mariano, son bus pour Rio où il passerait encore quelques jours avant de retourner en Argentine, partait en début d’après-midi. Il proposa de passer ces dernières heures sur la plage du Pontal, en face de ce que je pensais être ma prochaine auberge. Très vite, alors que nous étions sur la plage, je commençai à m’impatienter. J’étais censé poursuivre ma route le lendemain et il y avait encore tellement de choses que j’espérai faire à Paraty plus intéressantes que de rester sur la plage. Mais je ne pouvais pas laisser Mariano, lui, qui avait été si adorable avec moi et avec lequel j’avais passé ces quelques jours, jusqu’à cette ville à mi-chemin entre Rio et São Paulo. Je me sentais prisonnier d’une situation dans laquelle je m’étais moi-même mis. J’avais beau me dire que, j’avais tout le temps, que j’étais avec un gars en or, durant ces quelques instants, je n’arrivais pas à me défaire de l’idée que plus jamais durant mon voyage, je ne me mettrai dans pareille posture. Ce voyage, c’était la liberté absolue où les seules limites externes auraient été éventuellement celles des autorités des pays visités et les aléas inhérent à tout voyage, mais pas celles d’un ou d’une compagne de voyage, en tout cas, pas si celles-ci provoquaient en moi un sentiment de frustration. Apparemment, cela se remarqua et comme à son habitude, il s’enquit de savoir si j’allais bien.

– Are you ok? » me demanda-t-il.

Je lui expliquai par quelques voies détournées que je réalisais que partager un voyage avec quelqu’un aux objectifs différents était chose difficile à concilier. Il sembla comprendre totalement cette réflexion. Quelque peu surpris par autant d’empathie, je me résigna à profiter de l’instant et m’allongea de tout mon long sur ma serviette, bercé par le son des vagues et enveloppé par les chauds rayons de l’astre solaire qui était encore bien haut dans le ciel.