Ma nouvelle auberge n’était qu’un chantier à ciel ouvert. Sur le sol de l’auvent qui faisait face à la bâtisse, des gravats de pierre et de brique remplaçaient les dalles de granite rose qui autrefois recouvraient la terre, à présent mise à nue; la charpente de bois soutenue par 4 colonnes de bois parallélépipédiques n’était plus le support de tuiles blanches en céramique mais de morceaux de tôle en plastique ondulé agencés ici et là, laissant apparaître entre eux des trous béants.

Sous le côté gauche du auvent, la cuisine avait été réduite à un évier, une armoire suspendue et un frigo qui n’était même plus raccordé à l’électricité. La réception s’était installée sur la longue table en bois de sapin qui jusqu’alors était utilisée par les résidents, notamment pour prendre les repas; derrière celle-ci une jeune femme au teint pâle se tenait debout, le bout de ses doigts effleuraient la surface de la table, les premiers mots qu’elle m’adressa furent « Oi! Bom Dia! Ludo Bem? ». Ce à quoi je répondis par la formule qui s’appliquait en pareil circonstance : « Bom Dia! Si, tudo ben! E você? ». Après les quelques formalités d’entrée qui se firent en anglais, elle prit une grande feuille plastifiée dont chaque face comportait une carte : sur un des côtés se trouvait la carte de Paraty et de ses environs immédiats, sur l’autre côté de la planche, s’étalait, à une plus petite échelle, la carte de la région. Elle me présenta en détail toutes les activités et les lieux à découvrir avec un enthousiasme qui semblait ne pas avoir pris une ride depuis ce premier jour à l’auberge où elle dû, pour la toute première fois, énumérer l’ensemble des activités que la région offrait : randonnées, plages paradisiaques, cascades, excusions en bateau ou en kayak à la découverte des îles environnantes, plongée en apnée ou en bouteille, visite du centre historique, balade à cheval, etc. Le flux d’information était tel qu’il m’était impossible de tout retenir. J’appris également que l’auberge était jumelée avec l’auberge voisine, de l’autre côté de la rue et que je pouvais à loisir faire usage des espaces communs. À la fin de son exposé, elle prit de nouveaux draps, une serviette et m’invita à la suivre à l’intérieur de la bâtisse, jusqu’à mon dortoir.

– Voilà Daniel, tous les lits sont libres, excepté celui-ci. Choisis celui qui te plaît. Installe-toi à ton aise et si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis à la réception.

Je posa mon dévolu sur un des rares lits dont le matelas n’était enveloppé dans une housse en plastique bleu mais dans un tissu beige, juste à côté de la seule fenêtre de la pièce.

La journée était déjà bien avancée et il était trop tard pour que j’entreprenne l’une ou l’autre excursion. Je passai le reste de la journée tranquillement sur la terrasse du bar de l’auberge, les pieds dans le sable, car oui, l’auberge était située face à la plage. Lorsque la nuit fut tombée, je me rendis dans le centre historique de la ville. Il avait plu en début de soirée, les flaques d’eau parsemaient le sol d’autant de pièges pour le badaud inattentif dont les déplacements étaient déjà rendu difficile par les anfractuosités créées par les gros pavés inégaux. Sur les terrasses, les chaises, inclinées, reposaient sur le bord des tables trempées. La musique des groupes de Samba s’échappait des restaurants et des cafés dans lesquels s’étaient rassemblé les clients et résonnait dans les petites rues du centre historique. Dans la rua de Cadeia, je franchis la porte du Sarau, un de ces petits restaurants où l’on passe des heures juste à regarder le fascinant ballet des clients qui vont et qui viennent au gré de leurs occupations gustatives.

Une serveuse vint à ma rencontre et m’invita à prendre place à l’une des tables encore libres. La plupart d’entre-elles faisaient face à la scène où un groupe de musiciens et de chanteurs étaient occupés à faire quelques tests de son, mais afin de pleinement profiter du double spectacle offert par la contemplation du public et du groupe, je m’installa à côté du groupe, face au public.
Dès les premières notes d’une samba mélancolique mais non moins entrainante, un jeune homme et une jeune femme qui, semble-t-il, ne se connaissaient pas, se levèrent et se mirent à danser, ensuite un homme plus âgé, munis de deux baguettes, joua des percussions avec l’un des tambours laissés libres, dont il prit possession. Le public était séduit et moi, j’étais aux anges. Le groupe joua jusqu’à tard dans la soirée.