Des crissements de sacs en plastique me sortirent de mon sommeil. Encore endolori, je me retournai dans mon lit pour voir ce qu’il se passait. C’était mon compagnon de chambre qui, sans la moindre délicatesse, préparait ses affaires. Il était sept heures. Rapidement, il s’aperçut que son grabuge m’avait réveillé et s’excusa mais ne fit pas moins de bruit pour autant.

Le petit déjeuner était servi au bar de plage de l’auberge. Des céréales, différents types de pain, des charcuteries, du fromage, des confitures, le délicieux dulce de leche – un exquis mélange de sucre et de lait formant une délicieuse pâte à tartiner caramélisée –, des jus et des fruits tropicaux au goût savoureux, le buffet était généreusement garni. Le soleil était radieux et la mer, d’un calme olympien. Sur la plage, quelques chiens errants jouaient entre eux.

Après quelques cafés et un petit-déjeuner copieux, je me mis en route vers la fameuse cachoeira Tobogã, une cascade qui à la particularité de s’écouler sur une énorme formation rocheuse en forme de dôme. Elle fait le bonheur des locaux et des touristes qui s’amuse à glisser dessus comme sur un toboggan avant de plonger dans  un bassin. Muni de mon sac à dos, je pris la nationale 459 en direction de Cunha. La route était bordée tantôt par des champs et des pâturages, tantôt par une végétation luxuriante dans laquelle venaient se nicher les pousadas, ces maison d’hôtes typiques au Brésil et au Portugal. Après 10 kilomètres de marche, j’arrivai à hauteur d’une petite église blanche au toit en tuiles romaines couleur terracotta, juchée au sommet d’une petite colline, exactement comme me l’avait décrit la réceptionniste de l’auberge. Quelques mètres plus loin, un chemin étroit qui s’enfonçait dans la forêt tropicale menait à la Poço do Tarzan, une piscine naturelle, laquelle surplombe de quelques mètres la cascade Tobogã. J’arrivai rapidement au sommet de la cascade. Un groupe de touristes accompagnés de leur guide arrivèrent en contre-bas au niveau du bassin. Parmi eux, une jeune fille enleva son t-shirt et son short, révélant un maillot deux pièces. Elle gravit alors la colline pour arriver au sommet de la cascade. Aidée par un des locaux, elle avança, posant ses pieds avec d’infinies précautions sur la fine pellicule de mousse végétale de couleur orange qui recouvrait par endroit la roche et qui offrait, à ma grande surprise, des zones de déplacement antidérapantes. Elle venait à peine de s’asseoir sur la roche que le guide l’aspergea généreusement d’eau qu’il projetait avec la tranche de son pied, cela afin d’améliorer sa glisse sur le toboggan naturel. Il lui indiqua ensuite comment positionner ses bras, ses mains et ses jambes. Lorsqu’elle fut prête, le guide la poussa dans le dos sur un bon mètre cinquante, lui communiquant la vitesse nécessaire pour surmonter les forces de frottement qui s’appliquaient entre la jeune fille et la roche et l’empêchaient de se mettre en mouvement. Elle prit de plus en plus de vitesse, et tel un bolide, elle termina sa course par un plongeon dans le bassin. Le groupe de touristes avec lequel elle était venue et qui était resté au pied de la cascade, s’est lancé dans une salve d’applaudissement et de cris de joie.

J’attendis que le groupe fut parti pour demander à l’un des locaux si il pouvait me montrer comment descendre le toboggan. Les indications qu’il me donna furent exactement les mêmes que celles prodiguées à la jeune fille qui m’avait précédé. En quelques secondes, j’étais projeté en avant et glissai à tout allure sur la pente rebondie du rocher. J’étais conquis. À peine étais-je sorti de l’eau, que je remonta le chemin qui m’emmena au sommet de la cascade, mon nouveau terrain de jeu. Tel un enfant, j’enchaîna les descentes. J’explorai les différentes voies qu’offraient ce rocher. Au sommet du toboggan, une cascade se déversait dans un bassin, derrière celle-ci, la roche érodée par des centaines de milliers d’années de ruissellement présentait une anfractuosité telle qu’il était possible de s’y asseoir à deux, pratiquement au sec, derrière un puissant rideau d’eau. Le jeune homme qui m’avait guidé lors de mes premières glissades, m’emmena derrière la chute d’eau. Y parvenir était tout sauf simple ! Il fallait non seulement gravir des rochers extrêmement glissants mais aussi faire face au courant puissant de la cascade qui n’avait de cesse de nous repousser vers le bassin en contre-bas. Se trouver derrière ce mur d’eau est une expérience fascinante. On devine à peine le monde qui se trouve de l’autre côté. Je me suis alors rappelé l’allégorie de la caverne de Platon où le monde extérieur n’est pas ce qu’il semble être, les formes, les couleurs et les sons qui me parvenaient ne correspondaient pas à ce qu’ils étaient pour celles et ceux qui étaient de l’autre côté de la chute. Mais pour accéder à l’autre monde, celui du réel, il me fallait traverser ce mur qui me semblait infranchissable; non seulement la quantité d’eau qui se déversait était colossale mais je savais qu’il me serait impossible de ressortir par le chemin par lequel j’étais arrivé jusqu’ici, j’allais devoir me laisser porter par la chute d’eau, jusqu’au bassin, sans savoir si des obstacles se présenteraient sur mon chemin. Je fus brièvement pris d’une crise de panique, l’air sous la cascade me semblait s’être raréfiée et je ne savais pas comment me sortir de là. Après quelques instants, lorsque je fus calmé, je rassemblai mon courage et me lançai à travers la chute. Je fus emporté par le courant et plongea dans le bassin qui se trouvait un peu plus bas, sans le moindre encombre.

Un jeune arriva à ma hauteur et me demanda en portugais, pensant que j’étais du coin, comment descendre le toboggan. Je lui restituai les consignes que j’avais reçues, tout en lui suggérant de tout de même attendre qu’un des locaux lui montre exactement comment procéder. Tout comme moi, il se prit au jeu et dévala à plusieurs reprises la rampe rocheuse. À chaque fois que nous nous retrouvions sur la ligne de départ, nous échangions quelques mots. C’était un grand gaillard, costaud, il était venu avec sa copine — je l’avais vue, elle était restée au niveau du bassin et prenait des photos —, ils venaient de São Paulo et passaient leurs vacances à Paraty.

Lorsque le soleil passa derrière la cime des arbres, et que l’obscurité commença à s’étendre, je pris la route du retour. L’arrêt du bus se trouvait juste en face de l’église blanche. Trois jeunes allemandes étaient déjà assises sur les bancs de l’abri-bus. De toute évidence, fatiguées par leur journée, elles somnolaient en attendant qu’un bus daigne les récupérer. Une d’entre-elles sortait de temps à autre de sa torpeur et profitait de ce que ses amis dormaient pour les prendre en photo.

Quelques minutes plus tard, je vis le couple de brésilien rencontré à la cascade, remonter la route. Lorsqu’ils passèrent à ma hauteur, tout deux me saluèrent, puis quelques secondes plus tard, je crus entendre mon prénom mais n’y prêta pas attention, mais mon prénom raisonna une seconde fois. Je me retournai, c’était Pablo qui me proposait de me ramener à Paraty avec leur voiture. Je n’hésitai pas un seul instant et accepta leur proposition sous le regard médusé des personnes qui attendaient le bus.

La complicité du couple était évidente, ils rayonnaient et à chacune de leur phrase, on pouvait percevoir à quel point ils se respectaient mutuellement. Parmi les activités qu’ils avaient déjà pu faire à Paraty, ils me décrivirent cette merveilleuse journée qu’ils avaient passé dans les îles et le criques de la baie de Paraty, seuls, sur le petit bateau de pêcheur qu’ils avaient loué. De toute évidence, c’était une activité qu’il me fallait faire. L’auberge proposait bien de telles balades mais l’idée de me retrouver avec une orde de touristes ne m’enchantait guère.

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Le soleil presque couché, s’était parfaitement aligné avec les rues du centre historique, elles-mêmes parfaitement orientées selon un axe ouest – est. La lumière qu’il diffusait était particulièrement chaude qui tapissaient les façades blanches des petites maisons d’un jaune-orange. Je profitai de cet instant pour prendre des photos avant de rejoindre mon auberge à la nuit tombée.

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Il était pratiquement vingt-et-une heure, j’étais à nouveau dans le centre-vile à la recherche d’un endroit pour dîner. Dans la rua da Cadeia, les restaurants et les bars se succédaient. Les serveurs et les serveuses faisaient le pied de grue sur les terrasses bondés dans l’attente de pouvoir accoster les passants et leur présenter la carte du restaurants. Je pris place à l’une des tables de la terrasse du Barril, qui jouxtait celui dans lequel j’étais allé la veille. Cela faisait des jours et des jours que je voulais manger des calamars grillés mais je ne retrouva pas de “Lula Grelhado” sur la carte. Il me fallait donc expliquer au serveur qui ne parlait pas anglais que je ne voulais pas des calamars frits mais grillés. Je pointai sur la carte la ligne correspondant aux calamars frits tout en lui montrant le mot “grelhado” qui, un peu plus haut sur la carte, était associé à “frango”, le poulet.

  • Eu gostaria Lula mas não fritas, lula grelhado! Ok?

Le serveur sembla comprendre ma requête. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque vingt minutes plus tard, je le vis arriver avec un gigantesque plat de calamars accompagné de riz et de cacahuètes concassées. Les calamars étaient bien grillés et non frits, mais pourquoi m’avait-il ramener un plat si grand ? De toute évidence, il y avait dû y avoir une incompréhension au moment de la commande mais soit, j’étais ravi de cette ripaille de rondelles de céphalopodes. À regarder plus attentivement les assiettes de mes voisins de terrasse, j’avais reçu un plat pour deux personnes. Ce n’est que bien plus tard dans la soirée que je compris que le poulet grillé que j’avais pointé du doigt sur la carte était un plat pour deux personnes. J’avais résolu l’énigme de ce quiproquo et c’est complètement repu que je regagnai mon auberge.

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Dans le dortoir, deux nouvelles personnes étaient arrivées. Ils étaient tous deux dans les lits inférieurs de lits-superposés qui avaient été juxtaposés, et riaient aux éclats. Nous nous saluâmes en anglais mais quelques instants plus tard, je les entendis converser en français.

Fatigué par cette belle journée, je grimpa dans mon lit. C’est à ce moment que le jeune homme me demanda en anglais si il pouvait éteindre la lumière. Je lui répondis que je parlais également français et que bien-sûr, il pouvait éteindre la lumière. Ravis de m’entendre parler la langue de Molière, ils me posèrent tout deux plusieurs questions, nous rimes mais la fatigue eut rapidement raison de nous. Nous nous souhaitâmes mutuellement une bonne nuit et après que chacun eut jeté un dernier regards sur son téléphone portable, nous nous endormîmes.