Un des moments les plus bouleversants lors de mon séjour dans ma famille d’accueil Quechua fut cette matinée passée seul avec Silvano dans la salle à manger. Sur l’île Taquile, la vie s’organise complètement autour de l’alternance des jours et des nuits. On s’y couche après le repas du soir, vers vingt heures trente, vingt-et-une heure et on s’y lève aux premières lueurs de l’astre solaire, vers cinq heures, cinq heures trente. J’étais attablé dans la salle à manger, le soleil, de ses rayons, réchauffait la pièce sombre et alors que nous prenions notre petit-déjeuner, assis l’un à côté de l’autre, Silvano me parlait de la vie sur l’île: son isolement avant que le tourisme n’apparaisse dans les années soixante-dix; du troc qui était alors l’unique système économique; de la médecine qui se faisait à partir des plantes médicinales locales comme la Muña; du Chukjo, une autre plante, qui était alors utilisée comme détergent naturel; de la disparition de certaines espèces de poisson du lac Titicaca avec l’introduction de la truite arc-en-ciel — carnivore —, mais qui est beaucoup plus charnue et donc plus aisée à consommer que les petites espèces indigènes; du système agricole qui subdivise l’île en six communautés, lesquelles permettent un système de rotation culturale où les terres sont laissées en jachère durant six années — on y fait essentiellement pousser des pommes de terre, du maïs et des fèves maraîchère. Par la fenêtre, j’apercevais un homme, suant de tout son corps, tenant sa houe à bout de bras qui telle une guillotine retombait lourdement sur la terre sèche; le visage profondément ridé du vieux paysan se crispait de douleur chaque fois qu’il projetait l’outil vers les airs et que celui-ci venait ensuite s’écraser sur le sol. Au loin, on apercevait les grands eucalyptus, des arbres qui avaient été introduits avec l’arrivée du tourisme et dont le bois était notamment utilisé pour les charpentes des maisons. En effet, le tourisme avait aussi amené des améliorations dans le quotidien des habitants de Taquile. Grâce au billet d’entrée nécessaire pour accéder à l’île et dont tous les touristes doivent s’acquitter, de grands projets virent le jour. Parmi ceux-ci, l’achat de petits panneaux solaires et de lampes LED ultra performantes, lequel permit l’arrivée de l’électricité dans les foyers des Taquileños, ou encore l’acquisition de pompes à eau, libérant les habitants de la lourde tâche qui consistait à devoir très régulièrement descendre jusqu’au lac pour y charger d’eau d’énormes bidons qu’il fallait ensuite remonter sur le dos jusqu’au sommet de l’île aux flancs pentus.
Je lui mentionnai une discussion que j’avais eu la veille lors d’une de mes ballades avec un habitant, lequel m’avait fait remarqué que la population avait énormément augmentée ces dernières années. Alors qu’il y a une vingtaine d’année, il était courant pour un couple d’avoir jusqu’à huit enfants, aujourd’hui, il en était tout autrement. Parce que les enfants héritent à part égale des terres de leur parents, l’augmentation démographique de l’île a réduit proportionnellement l’héritage que chaque parent pouvait céder à leurs enfants. Dès lors la natalité s’est faite neutre; chaque couple a à présent un voire deux enfants, afin de maintenir un rapport plus ou moins constant entre les terres léguées et celles héritées. Je voyais dans le regard de Silvano une profonde tristesse lorsqu’il eut ces mots. Il aurait certainement souhaité pouvoir fonder une famille plus nombreuse.
Habillés de leur tenue traditionnelle et remontant la colline par un petit sentier de terre, Clever et Ivan rejoignait le sentier principal pavé de grandes pierres plates qui les mèneraient à l’école. Ivan était l’aîné de la famille. Du haut de ses seize ans, il suivait des études de dessinateur en construction et voulait devenir architecte. Clever avait onze ans, délégué de classe, en dernière année du primaire, il n’avait qu’un seul désir: rejoindre la grande ville de Puño sur les rives du lac Titicaca pour y faire ses études secondaires. Les larmes aux yeux, Silvano, me confia qu’il n’avait actuellement pas les moyens d’offrir ce rêve à son fils. Il lui faudrait quitter son île, si calme, si paisible, sans violence, sans la moindre circulation automobile pour polluer l’air de gaz d’échappement et du son des klaxons qui dans la ville retentissent à toute heure du jour et de la nuit mais aussi renoncer à son mode de vie et à ses traditions. Il lui faudrait trouver un travail, probablement dans la construction et un logement dans la grande agglomération où tout est plus cher. Ce serait sans aucun doute un changement radical de vie, un sacrifice dont rien ne présumait qu’il serait payant. Un long silence suivit. Je n’arrivais même plus à manger. Quelle chance j’avais eu de pouvoir faire les études que je voulais là où je l’avais souhaité, quelle chance j’avais de pouvoir quitter mon pays et voyager durant des mois à la découverte du monde en ayant pratiquement l’assurance de retrouver un travail rapidement ou tout au moins, de pouvoir jusque là, bénéficier d’une allocation de remplacement. Je n’apprenais rien de nouveau, tout cela, je le savais déjà bien évidemment mais là, j’étais face à un père en pleurs, déchiré par les immenses difficultés qu’engendrerait la réalisation du rêve de son fils et qui devait faire le choix entre deux modes de vie diamétralement opposés, avec peut-être au bout du chemin, une vie misérable dans une ville où, au regard de ce qui se fait sur Taquile, la solidarité n’existe pas, où les valeurs andines n’ont pas droit au chapitre, où la précarité vous attend à tout moment.
Je ne sus que dire, ni que faire. J’eus envie de le prendre dans mes bras et de le réconforter mais pour lui dire quoi ?
Il me semblait évident que sa vie sur son île, bien que difficile, était de loin plus qualitative que ce que j’avais pu voir à Puño. Mais rester sur l’île était-ce vraiment la meilleure chose à faire ? Pour son fils, pour sa famille, pour lui. Comment pouvais-je l’aider ? Sur le moment, mille idées me traversèrent l’esprit mais je me sentis rapidement démunis face à l’ampleur de la tâche, aux sacrifices que j’aurais moi-même éventuellement à faire. Mais avec le recul, les idées se décantent et deviennent lentement mais surement un peu plus claires. J’espère qu’elles déboucheront bientôt sur quelque chose de plus concret qui, si Silvano devait décider de quitter son île, l’aiderait à faire cette transition…